Défaut de délivrance : l'exception d'inexécution en bail commercial

Guides & Ressources pratiques
27 Aug 2026
-
6 min de lecture
-
Par

Jullian Hoareau

Points clés de l'article
  1. L'article 1719 du Code civil oblige le bailleur à délivrer le local, à l'entretenir et à en assurer la jouissance paisible pendant toute la durée du bail.
  2. L'exception d'inexécution, prévue à l'article 1219 du Code civil, permet au preneur de suspendre le loyer lorsque le manquement du bailleur est suffisamment grave.
  3. La gravité est retenue lorsque les locaux sont devenus impropres à l'usage convenu, sous l'appréciation souveraine des juges du fond.
  4. Depuis l'arrêt du 18 septembre 2025, aucune mise en demeure préalable n'est exigée pour suspendre le paiement.
  5. La suspension s'apprécie échéance par échéance et doit rester proportionnée à la perte d'usage, sous peine d'impayé.

Besoin d'un juriste freelance ou d'un avocat ?

Accédez en -24h à un avocat d'affaires sélectionné parmi les meilleurs, à des honoraires maîtrisés.

✓ 250+ spécialistes✓ 500+ clients satisfaits✓ -30 à -50% moins cher qu'un cabinet
Incubateur du Barreau de Paris
Réseau Entreprendre
Prix Innovation Barreau de Paris

Sommaire

1. Obligation de délivrance du bailleur : périmètre et durée

2. Exception d'inexécution : définition et fondement légal

3. Conditions de validité : gravité du manquement appréciée par le juge

4. Mise en demeure préalable : ce qu'a jugé la Cour de cassation

5. Suspension totale ou partielle du loyer : arbitrage échéance par échéance

6. Preuves à réunir et risques en cas d'usage abusif

FAQ

Pour aller plus loin

1. Obligation de délivrance du bailleur : périmètre et durée

L'obligation de délivrance ne se limite pas à la remise des clés. L'article 1719 du Code civil impose au bailleur, sans stipulation particulière, de délivrer le local, de l'entretenir en état de servir à l'usage convenu et d'en faire jouir paisiblement le preneur pendant toute la durée du bail. L'obligation est donc continue, et non figée au jour de l'entrée dans les lieux.

Un local conforme à la signature peut cesser de l'être plus tard, après une infiltration ou une défaillance structurelle. Pour un directeur immobilier, la question utile n'est pas l'état initial du bien, mais son aptitude à supporter, à la date examinée, l'activité prévue par la destination contractuelle.

Obligation issue de l'article 1719ContenuMoment d'appréciation
DélivranceRemise du local conforme à l'usage convenuEntrée en jouissance
EntretienMaintien en état de servir à cet usageToute la durée du bail
Jouissance paisibleAbsence de trouble imputable au bailleurToute la durée du bail

L'état du local au regard de la destination contractuelle conditionne les décisions de paiement comme de travaux.
Pour cadrer cette qualification : avocats en baux commerciaux.

2. Exception d'inexécution : définition et fondement légal

L'exception d'inexécution autorise une partie à refuser d'exécuter son obligation, alors même que celle-ci est exigible, si l'autre n'exécute pas la sienne et si cette inexécution est suffisamment grave. La règle figure à l'article 1219 du Code civil, issu de l'ordonnance n° 2016-131 du 10 février 2016. Appliquée au bail commercial, elle permet au preneur de cesser de payer le loyer face à un manquement du bailleur à la délivrance.

Il s'agit d'un moyen de défense, non d'une sanction autonome. Le preneur ne met pas fin au bail et n'obtient aucune indemnisation par ce seul mécanisme : il neutralise temporairement son obligation de paiement. L'article 1220 du Code civil vise un cas voisin, l'exception par anticipation, dont le régime diffère.

3. Conditions de validité : gravité du manquement appréciée par le juge

Deux conditions structurent le débat : un manquement du bailleur, et la gravité de ce manquement. La première se démontre par l'état matériel du local. La seconde relève de l'appréciation souveraine des juges du fond, qui retiennent en pratique le seuil des locaux devenus impropres à l'usage auquel ils étaient destinés.

Ce seuil est exigeant. Une gêne ou une dégradation esthétique ne suffit pas : l'exploitation prévue au bail doit être empêchée. Or la destination contractuelle sert de référence, si bien qu'un local impropre à une activité de restauration peut rester propre à du stockage. Le preneur qui suspend son loyer sur un désordre mineur crée un impayé.

Apprécier la gravité d'un manquement suppose de confronter l'état constaté à la destination inscrite au bail.
Analyse du dossier avec un avocat en baux commerciaux.

4. Mise en demeure préalable : ce qu'a jugé la Cour de cassation

La prudence commandait d'adresser une mise en demeure au bailleur avant toute suspension. La troisième chambre civile de la Cour de cassation a jugé autrement le 18 septembre 2025 (pourvoi n° 23-24.005, publié au bulletin) : le preneur peut refuser de payer à compter du jour où les locaux sont devenus impropres à l'usage convenu, sans mise en demeure préalable. Exiger cette formalité ajouterait à la loi une condition qu'elle ne prévoit pas.

La portée est double. Le bailleur ne peut plus contester la suspension sur ce seul terrain, et sa défense se déplace vers la matérialité et la gravité du désordre. Toutefois, la mise en demeure garde un intérêt probatoire : elle date le signalement et alimente le dossier.

5. Suspension totale ou partielle du loyer : arbitrage échéance par échéance

Le même arrêt fixe la méthode : le bien-fondé de la suspension s'apprécie loyer par loyer, échéance par échéance. Aucune décision unique ne vaut donc pour toute la période de désordre, ce qui suppose un suivi daté plutôt qu'une position figée.

Cette logique commande la proportion. Lorsqu'une partie seulement du local est inutilisable, une suspension du loyer intégrale se justifie mal, alors qu'une réduction ajustée à la surface empêchée tient mieux devant le juge. Dès que l'exploitation devient impossible, la suspension complète se conçoit pour les échéances concernées.

Situation du localSuspension envisageablePoint de vigilance
Exploitation totalement empêchéeTotale, sur les échéances concernéesDater le début et la fin du désordre
Partie du local inutilisablePartielle, proportionnéeDocumenter la quote-part retenue
Gêne sans perte d'usageAucuneDemander les travaux par écrit
Désordre résorbéReprise du paiementReprendre dès l'échéance suivante

Le calibrage d'une suspension partielle et sa durée se sécurisent avant la première échéance concernée.
Voir la page baux commerciaux.

6. Preuves à réunir et risques en cas d'usage abusif

La charge de la preuve pèse sur celui qui suspend. Le dossier utile réunit des éléments objectifs et datés : constat d'huissier de justice, rapport d'expert du bâtiment, arrêté administratif, photographies horodatées, courriers de signalement. Chacun établit la date d'apparition du désordre et son effet sur l'exploitation, deux points que l'appréciation échéance par échéance rend décisifs.

Le risque d'une suspension écartée par le juge est direct : le loyer retenu devient un impayé, susceptible d'activer la clause résolutoire, cette stipulation qui permet au bailleur d'obtenir la résiliation du bail. Par conséquent, une lettre exposant le fondement, le périmètre de la suspension et les conditions de reprise du paiement réduit l'aléa des deux côtés.

FAQ

Le preneur peut-il suspendre le loyer sans passer par le juge ?

Oui, l'exception d'inexécution s'exerce sans autorisation préalable. Le juge intervient ensuite, en cas de contestation, pour vérifier la gravité du manquement échéance par échéance. La suspension reste donc une prise de risque assumée.

Une mise en demeure est-elle obligatoire avant la suspension ?

Non. La Cour de cassation a jugé le 18 septembre 2025 qu'aucune mise en demeure préalable n'est exigée. Elle conserve néanmoins un intérêt probatoire pour dater le désordre signalé.

Quel niveau de désordre justifie une suspension ?

Les locaux doivent être devenus impropres à l'usage auquel ils étaient destinés. Une gêne d'exploitation sans perte d'usage ne suffit pas. L'appréciation appartient aux juges du fond.

Peut-on ne suspendre qu'une partie du loyer ?

Oui. Lorsqu'une partie seulement du local est inutilisable, une réduction proportionnée se défend mieux qu'une suspension totale. Le calcul retenu doit être documenté échéance par échéance.

Que risque le preneur en cas de suspension injustifiée ?

Le loyer non payé devient un impayé caractérisé. Le bailleur peut alors mettre en œuvre la clause résolutoire du bail et demander la résiliation, outre les intérêts de retard.

Pour aller plus loin

Article 1719 du Code civil - Légifrance

Article 1219 du Code civil - Légifrance

Cour de cassation, 3e chambre civile, 18 septembre 2025, 23-24.005 - Légifrance

SWIM LEGAL est une alternative au cabinet d'avocats traditionnel pour les besoins juridiques des entreprises. Incubé par le Barreau de Paris, SWIM a reçu le Prix de l'Innovation pour sa solution permettant à toute entreprise, quelle que soit sa taille ou sa localisation, d'accéder rapidement via la plateforme à des avocats d'affaires expérimentés. Les entreprises peuvent déposer leur besoin — qu'il s'agisse d'un dossier, d'une consultation ou d'un renfort temporaire — de manière confidentielle et recevoir des propositions d'avocats pour répondre rapidement à leur demande.

Télécharger la ressource

Avocat au Barreau de Paris (Toque L086), fondateur de SWIM LEGAL