Rupture unilatérale d'un marché de travaux : indemniser le préjudice

Cas client & Retours d'experience
05 Sep 2026
-
7 min de lecture
-
Par

Jullian Hoareau

Points clés de l'article
  1. L'article 1794 du Code civil autorise le maître de l'ouvrage à résilier un marché à forfait par sa seule volonté, sans motif ni faute de l'entrepreneur.
  2. En contrepartie, il doit dédommager l'entrepreneur de toutes ses dépenses, de tous ses travaux et de tout ce qu'il aurait pu gagner.
  3. L'arrêt de la Cour de cassation du 25 juin 2026 confirme que cette indemnisation n'est pas due lorsque la résiliation repose sur des manquements suffisamment graves de l'entrepreneur.
  4. Hors forfait, la réparation relève du droit commun de la responsabilité contractuelle et couvre le préjudice réellement subi et prouvé.
  5. Une demande indemnitaire formée sans faire constater ou prononcer la résiliation est rejetée, quelle que soit la réalité du dommage.
  6. Le chiffrage se construit sur des pièces contemporaines du chantier, poste par poste, et non sur un montant global.

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Sommaire

1. Résiliation unilatérale du marché à forfait : article 1794

2. Ce que le maître d'ouvrage doit indemniser

3. Résiliation pour faute : l'arrêt du 25 juin 2026

4. Marchés hors forfait : indemnisation du préjudice réellement subi

5. Faire constater la résiliation avant toute demande indemnitaire

6. Chiffrer le manque à gagner et les débours engagés

7. Preuves à réunir et pièges de procédure à éviter

8. Sécuriser vos marchés par une clause de résiliation

FAQ

Pour aller plus loin

La rupture unilatérale d'un marché de travaux place l'entreprise dans une situation inconfortable : le chantier s'arrête, les équipes restent mobilisées, le paiement s'interrompt. Le Code civil organise pourtant cette rupture et son indemnisation. Encore faut-il identifier le fondement applicable, faire constater la résiliation et chiffrer le préjudice avec des pièces exploitables. Pour une direction juridique, l'enjeu est procédural autant que financier : une demande mal fondée est rejetée, quelle que soit la réalité du dommage subi.

1. Résiliation unilatérale du marché à forfait : article 1794

Le marché à forfait est le contrat par lequel l'entrepreneur s'engage à réaliser un ouvrage déterminé pour un prix global fixé à l'avance. L'article 1794 du Code civil autorise le maître de l'ouvrage à résilier ce marché par sa seule volonté, quoique l'ouvrage soit déjà commencé.

Ce droit est discrétionnaire : il n'exige ni motivation, ni faute de l'entrepreneur. Le maître d'ouvrage n'a donc pas à justifier sa décision, et l'entreprise ne peut pas en contester le principe. En contrepartie, le texte impose un dédommagement portant sur toutes les dépenses, tous les travaux, et tout ce que l'entrepreneur aurait pu gagner dans cette entreprise. La rupture est licite, mais elle n'est pas gratuite.

2. Ce que le maître d'ouvrage doit indemniser

L'article 1794 énumère trois postes distincts. Les confondre expose la demande à une réduction, car chacun se prouve différemment.

Poste indemnisableContenuPièce probante type
DépensesAchats, locations, frais engagés pour le chantierFactures fournisseurs, bons de commande
TravauxPrestations réalisées et non encore régléesSituations de travaux, constats d'avancement
Gain manquéBénéfice attendu sur la part non exécutéeBudget de chantier, comptabilité analytique

L'indemnisation replace ainsi l'entreprise dans la situation qui aurait été la sienne si le marché avait été mené à son terme. Cette logique explique l'inclusion du gain manqué, poste souvent omis dans les premières réclamations.

Un marché à forfait interrompu se règle sur des pièces, pas sur des estimations. Cadrer les postes dès l'arrêt du chantier conditionne le montant obtenu.
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3. Résiliation pour faute : l'arrêt du 25 juin 2026

Par un arrêt du 25 juin 2026 (pourvoi n° 24-18.064), la troisième chambre civile de la Cour de cassation a jugé que le droit de résiliation unilatérale de l'article 1794 ne prive pas le maître de l'ouvrage de résilier le contrat aux conditions du droit commun.

La conséquence est directe : lorsque la résiliation est justifiée par des manquements suffisamment graves de l'entrepreneur, l'indemnisation prévue par l'article 1794 n'est pas due. Le maître d'ouvrage dispose donc de deux terrains. S'il se place sur le forfait, il indemnise. S'il démontre une faute grave, il échappe à cette indemnisation. La direction juridique doit anticiper ce choix, car la charge de la preuve bascule avec le fondement retenu.

4. Marchés hors forfait : indemnisation du préjudice réellement subi

Hors marché à forfait, l'article 1794 ne s'applique pas. La rupture relève du droit commun de la responsabilité contractuelle : l'article 1231-1 du Code civil condamne le débiteur au paiement de dommages et intérêts à raison de l'inexécution de l'obligation ou du retard dans l'exécution, sauf s'il justifie que l'exécution a été empêchée par la force majeure.

Le principe change de nature. Il ne s'agit plus d'un dédommagement défini par le texte, mais de la réparation du préjudice réellement subi et prouvé. En commande publique, la logique est voisine : la fiche de la Direction des affaires juridiques du ministère de l'Économie indique que l'indemnisation du titulaire est complète lorsqu'il n'a commis aucune faute, et n'est pas due lorsque la résiliation est prononcée à ses frais et risques.

Le régime applicable dépend de la qualification du marché, rarement évidente à la seule lecture des pièces contractuelles.
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5. Faire constater la résiliation avant toute demande indemnitaire

C'est le point de rupture le plus fréquent des dossiers. L'entreprise chiffre son préjudice, adresse une réclamation, puis saisit le juge en paiement, sans avoir demandé que la résiliation soit constatée ou prononcée. La demande est alors rejetée : sans résiliation établie, il n'existe pas de fait générateur sur lequel asseoir la réparation.

L'ordre des opérations n'est donc pas indifférent. Il faut d'abord qualifier l'arrêt du chantier, ensuite obtenir sa consécration contractuelle ou judiciaire, enfin demander l'indemnisation. Une lettre annonçant l'arrêt ne vaut pas nécessairement résiliation ; à l'inverse, un abandon de fait prolongé peut exiger que le juge le constate. La rupture unilatérale d'un marché de travaux se fait donc établir avant de se chiffrer.

6. Chiffrer le manque à gagner et les débours engagés

Le chiffrage se construit poste par poste, à partir de documents contemporains du chantier.

Les débours engagés correspondent aux sommes réellement sorties : matériaux commandés, sous-traitants missionnés, locations de matériel, frais d'installation de chantier. Ils se prouvent par des factures et des paiements.

Le manque à gagner correspond au bénéfice que l'exécution du solde du marché aurait procuré. Il se reconstitue à partir du budget prévisionnel, de la comptabilité analytique et des situations déjà émises, qui permettent de comparer le réalisé au prévu.

Deux précautions limitent la contestation adverse : isoler les coûts affectés au seul chantier concerné, et documenter les efforts de réaffectation des équipes et des matériels, que le maître d'ouvrage invoquera pour réduire la réparation.

Un chiffrage contesté se défend avec une méthode traçable, jamais avec un montant global.
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7. Preuves à réunir et pièges de procédure à éviter

Piège observéConséquenceRéflexe correctif
Réclamer l'indemnisation sans faire constater la résiliationRejet de la demandeQualifier et faire acter la rupture d'abord
Se placer sur le forfait alors que le marché n'en est pas unFondement erronéVérifier la qualification avant l'assignation
Chiffrer sans pièces contemporaines du chantierRéduction du montant allouéConstituer le dossier dès l'arrêt des travaux
Ignorer le terrain de la faute gravePerte de l'indemnisationDocumenter l'exécution et répondre aux mises en demeure

Le dossier probatoire se constitue au moment de l'arrêt, non au moment de la réclamation. Comptes rendus de chantier, correspondances, constats d'huissier de justice, photographies datées et situations de travaux en forment le socle. Chaque pièce doit permettre de rattacher une dépense ou une prestation au marché rompu.

8. Sécuriser vos marchés par une clause de résiliation

La clause de résiliation organise à l'avance ce que le contentieux tranchera à défaut. Elle définit les cas de rupture, la procédure à respecter, le préavis et les modalités de calcul de l'indemnité.

Son intérêt est double. D'une part, elle réduit l'incertitude sur le montant dû, en fixant une méthode de calcul acceptée par les deux parties. D'autre part, elle impose un formalisme, ce qui rend la rupture unilatérale d'un marché de travaux identifiable et datable, donc plus simple à faire constater.

Les marchés à forfait méritent une attention particulière : la clause peut préciser l'articulation entre la faculté de résiliation du maître d'ouvrage et les postes indemnisables, sans écarter les règles impératives applicables.

FAQ

Le maître d'ouvrage peut-il rompre un marché à forfait sans motif ?

Oui. L'article 1794 du Code civil lui permet de résilier par sa seule volonté, même si l'ouvrage est commencé. Ce droit n'exige ni motivation ni faute de l'entrepreneur. En contrepartie, il ouvre droit à un dédommagement.

Le bénéfice attendu sur les travaux non réalisés est-il indemnisable ?

Oui, dans le cadre de l'article 1794. Le texte vise tout ce que l'entrepreneur aurait pu gagner dans cette entreprise, en plus de ses dépenses et de ses travaux. Ce poste doit être reconstitué à partir de documents comptables et budgétaires.

Que se passe-t-il si le maître d'ouvrage invoque une faute ?

L'arrêt du 25 juin 2026 (pourvoi n° 24-18.064) juge que la résiliation reste possible aux conditions du droit commun. Lorsqu'elle est justifiée par des manquements suffisamment graves de l'entrepreneur, l'indemnisation de l'article 1794 n'est pas due.

Faut-il saisir le juge avant de réclamer une indemnisation ?

La résiliation doit être constatée ou prononcée avant que la demande indemnitaire soit examinée. À défaut de résiliation acquise contractuellement, le passage par le juge conditionne la recevabilité de la réclamation.

Quelles pièces réunir dès l'arrêt du chantier ?

Comptes rendus de chantier, correspondances avec le maître d'ouvrage, situations de travaux, factures fournisseurs et sous-traitants, constats et photographies datées. Ces documents doivent rattacher chaque dépense au marché concerné.

Pour aller plus loin

Article 1794 - Code civil - Légifrance

Article 1231-1 - Code civil - Légifrance

La résiliation unilatérale des marchés - Direction des affaires juridiques, ministère de l'Économie

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