
Jullian Hoareau

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1. Résiliation unilatérale du marché à forfait : article 1794
2. Ce que le maître d'ouvrage doit indemniser
3. Résiliation pour faute : l'arrêt du 25 juin 2026
4. Marchés hors forfait : indemnisation du préjudice réellement subi
5. Faire constater la résiliation avant toute demande indemnitaire
6. Chiffrer le manque à gagner et les débours engagés
7. Preuves à réunir et pièges de procédure à éviter
8. Sécuriser vos marchés par une clause de résiliation
La rupture unilatérale d'un marché de travaux place l'entreprise dans une situation inconfortable : le chantier s'arrête, les équipes restent mobilisées, le paiement s'interrompt. Le Code civil organise pourtant cette rupture et son indemnisation. Encore faut-il identifier le fondement applicable, faire constater la résiliation et chiffrer le préjudice avec des pièces exploitables. Pour une direction juridique, l'enjeu est procédural autant que financier : une demande mal fondée est rejetée, quelle que soit la réalité du dommage subi.
Le marché à forfait est le contrat par lequel l'entrepreneur s'engage à réaliser un ouvrage déterminé pour un prix global fixé à l'avance. L'article 1794 du Code civil autorise le maître de l'ouvrage à résilier ce marché par sa seule volonté, quoique l'ouvrage soit déjà commencé.
Ce droit est discrétionnaire : il n'exige ni motivation, ni faute de l'entrepreneur. Le maître d'ouvrage n'a donc pas à justifier sa décision, et l'entreprise ne peut pas en contester le principe. En contrepartie, le texte impose un dédommagement portant sur toutes les dépenses, tous les travaux, et tout ce que l'entrepreneur aurait pu gagner dans cette entreprise. La rupture est licite, mais elle n'est pas gratuite.
L'article 1794 énumère trois postes distincts. Les confondre expose la demande à une réduction, car chacun se prouve différemment.
| Poste indemnisable | Contenu | Pièce probante type |
|---|---|---|
| Dépenses | Achats, locations, frais engagés pour le chantier | Factures fournisseurs, bons de commande |
| Travaux | Prestations réalisées et non encore réglées | Situations de travaux, constats d'avancement |
| Gain manqué | Bénéfice attendu sur la part non exécutée | Budget de chantier, comptabilité analytique |
L'indemnisation replace ainsi l'entreprise dans la situation qui aurait été la sienne si le marché avait été mené à son terme. Cette logique explique l'inclusion du gain manqué, poste souvent omis dans les premières réclamations.
Un marché à forfait interrompu se règle sur des pièces, pas sur des estimations. Cadrer les postes dès l'arrêt du chantier conditionne le montant obtenu.
Faire cadrer votre dossier par un avocat en marchés de travaux
Par un arrêt du 25 juin 2026 (pourvoi n° 24-18.064), la troisième chambre civile de la Cour de cassation a jugé que le droit de résiliation unilatérale de l'article 1794 ne prive pas le maître de l'ouvrage de résilier le contrat aux conditions du droit commun.
La conséquence est directe : lorsque la résiliation est justifiée par des manquements suffisamment graves de l'entrepreneur, l'indemnisation prévue par l'article 1794 n'est pas due. Le maître d'ouvrage dispose donc de deux terrains. S'il se place sur le forfait, il indemnise. S'il démontre une faute grave, il échappe à cette indemnisation. La direction juridique doit anticiper ce choix, car la charge de la preuve bascule avec le fondement retenu.
Hors marché à forfait, l'article 1794 ne s'applique pas. La rupture relève du droit commun de la responsabilité contractuelle : l'article 1231-1 du Code civil condamne le débiteur au paiement de dommages et intérêts à raison de l'inexécution de l'obligation ou du retard dans l'exécution, sauf s'il justifie que l'exécution a été empêchée par la force majeure.
Le principe change de nature. Il ne s'agit plus d'un dédommagement défini par le texte, mais de la réparation du préjudice réellement subi et prouvé. En commande publique, la logique est voisine : la fiche de la Direction des affaires juridiques du ministère de l'Économie indique que l'indemnisation du titulaire est complète lorsqu'il n'a commis aucune faute, et n'est pas due lorsque la résiliation est prononcée à ses frais et risques.
Le régime applicable dépend de la qualification du marché, rarement évidente à la seule lecture des pièces contractuelles.
Vérifier la qualification de votre marché
C'est le point de rupture le plus fréquent des dossiers. L'entreprise chiffre son préjudice, adresse une réclamation, puis saisit le juge en paiement, sans avoir demandé que la résiliation soit constatée ou prononcée. La demande est alors rejetée : sans résiliation établie, il n'existe pas de fait générateur sur lequel asseoir la réparation.
L'ordre des opérations n'est donc pas indifférent. Il faut d'abord qualifier l'arrêt du chantier, ensuite obtenir sa consécration contractuelle ou judiciaire, enfin demander l'indemnisation. Une lettre annonçant l'arrêt ne vaut pas nécessairement résiliation ; à l'inverse, un abandon de fait prolongé peut exiger que le juge le constate. La rupture unilatérale d'un marché de travaux se fait donc établir avant de se chiffrer.
Le chiffrage se construit poste par poste, à partir de documents contemporains du chantier.
Les débours engagés correspondent aux sommes réellement sorties : matériaux commandés, sous-traitants missionnés, locations de matériel, frais d'installation de chantier. Ils se prouvent par des factures et des paiements.
Le manque à gagner correspond au bénéfice que l'exécution du solde du marché aurait procuré. Il se reconstitue à partir du budget prévisionnel, de la comptabilité analytique et des situations déjà émises, qui permettent de comparer le réalisé au prévu.
Deux précautions limitent la contestation adverse : isoler les coûts affectés au seul chantier concerné, et documenter les efforts de réaffectation des équipes et des matériels, que le maître d'ouvrage invoquera pour réduire la réparation.
Un chiffrage contesté se défend avec une méthode traçable, jamais avec un montant global.
Structurer votre demande indemnitaire
| Piège observé | Conséquence | Réflexe correctif |
|---|---|---|
| Réclamer l'indemnisation sans faire constater la résiliation | Rejet de la demande | Qualifier et faire acter la rupture d'abord |
| Se placer sur le forfait alors que le marché n'en est pas un | Fondement erroné | Vérifier la qualification avant l'assignation |
| Chiffrer sans pièces contemporaines du chantier | Réduction du montant alloué | Constituer le dossier dès l'arrêt des travaux |
| Ignorer le terrain de la faute grave | Perte de l'indemnisation | Documenter l'exécution et répondre aux mises en demeure |
Le dossier probatoire se constitue au moment de l'arrêt, non au moment de la réclamation. Comptes rendus de chantier, correspondances, constats d'huissier de justice, photographies datées et situations de travaux en forment le socle. Chaque pièce doit permettre de rattacher une dépense ou une prestation au marché rompu.
La clause de résiliation organise à l'avance ce que le contentieux tranchera à défaut. Elle définit les cas de rupture, la procédure à respecter, le préavis et les modalités de calcul de l'indemnité.
Son intérêt est double. D'une part, elle réduit l'incertitude sur le montant dû, en fixant une méthode de calcul acceptée par les deux parties. D'autre part, elle impose un formalisme, ce qui rend la rupture unilatérale d'un marché de travaux identifiable et datable, donc plus simple à faire constater.
Les marchés à forfait méritent une attention particulière : la clause peut préciser l'articulation entre la faculté de résiliation du maître d'ouvrage et les postes indemnisables, sans écarter les règles impératives applicables.
Oui. L'article 1794 du Code civil lui permet de résilier par sa seule volonté, même si l'ouvrage est commencé. Ce droit n'exige ni motivation ni faute de l'entrepreneur. En contrepartie, il ouvre droit à un dédommagement.
Oui, dans le cadre de l'article 1794. Le texte vise tout ce que l'entrepreneur aurait pu gagner dans cette entreprise, en plus de ses dépenses et de ses travaux. Ce poste doit être reconstitué à partir de documents comptables et budgétaires.
L'arrêt du 25 juin 2026 (pourvoi n° 24-18.064) juge que la résiliation reste possible aux conditions du droit commun. Lorsqu'elle est justifiée par des manquements suffisamment graves de l'entrepreneur, l'indemnisation de l'article 1794 n'est pas due.
La résiliation doit être constatée ou prononcée avant que la demande indemnitaire soit examinée. À défaut de résiliation acquise contractuellement, le passage par le juge conditionne la recevabilité de la réclamation.
Comptes rendus de chantier, correspondances avec le maître d'ouvrage, situations de travaux, factures fournisseurs et sous-traitants, constats et photographies datées. Ces documents doivent rattacher chaque dépense au marché concerné.
Article 1794 - Code civil - Légifrance
Article 1231-1 - Code civil - Légifrance
La résiliation unilatérale des marchés - Direction des affaires juridiques, ministère de l'Économie
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