Permis de construire : ce que les entreprises doivent anticiper pour éviter qu’un projet ne reste bloqué

Parole d'Expert
20 Feb 2026
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Points clés de l'article

Un permis de construire peut immobiliser un projet pendant plusieurs années.Délais d’instruction, recours des tiers, permis tacite, retrait : Florence Leeson décrypte les risques et les stratégies à anticiper pour sécuriser une opération immobilière

Permis de construire : ce que les entreprises doivent anticiper pour éviter qu’un projet ne reste bloqué 

Le permis de construire est souvent vécu comme une formalité administrative. Pour une entreprise, c’est rarement le cas.

Un projet immobilier, un entrepôt, des bureaux, une opération de promotion… tout peut dépendre d’une autorisation délivrée par la mairie. Et quand cette autorisation est refusée ou contestée, le projet s’arrête parfois pour longtemps.

Un contentieux d’urbanisme, ce n’est pas seulement une question juridique. C’est un calendrier qui dérape, un financement qui se tend, un projet qui tombe.

SWIM a échangé avec Florence Leeson sur l’urbanisme individuel, les délais, les recours, et les réflexes que les entreprises doivent adopter avant de déposer un dossier.

Entretien avec Florence Leeson, avocate en droit administratif et droit de l’urbanisme

Quelles sont les entreprises concernées par les problématiques d’urbanisme individuel ?

L’urbanisme individuel concerne directement les entreprises, et pas seulement les particuliers.

Il y a d’abord les promoteurs, qui portent des opérations de construction ou d’aménagement et ont besoin d’obtenir un permis de construire ou d’aménager pour lancer un programme.

Mais cela concerne aussi toute entreprise qui se comporte, en pratique, comme un particulier : une société qui veut construire un entrepôt, un siège, des bureaux, un bâtiment agricole, un local d’activité.

Le champ est extrêmement large.

Dès qu’une personne morale veut édifier un ouvrage, elle peut se retrouver confrontée aux mêmes règles, aux mêmes délais, et parfois aux mêmes blocages.

Pourquoi un contentieux ou un refus de permis de construire est-il souvent si préjudiciable pour une entreprise ?

Un refus de permis, ou un contentieux, peut être lourd de conséquences pour une entreprise car il peut immobiliser un projet pendant deux ou trois ans.

Commencer les travaux pendant un contentieux est légal tant que le permis n’a pas été annulé par un juge.

Mais cela est extrêmement risqué.

Dans la plupart des opérations, l’obtention d’un permis de construire définitif est aussi une condition préalable à l’acquisition du terrain, ou de l’obtention des financements nécessaires.

C’est souvent là que l’on découvre que le permis de construire n’est pas seulement un document administratif : c’est la clé d’entrée de toute une opération économique.

Heureusement, un contentieux ne mène pas toujours à une annulation définitive. Il existe des sorties possibles : régularisation par permis modificatif, ajustement du projet, ou parfois protocole d’accord avec un tiers.

Mais il faut anticiper parce que le temps, en urbanisme, est rarement neutre : un recours suffit à immobiliser un projet même si l’illégalité n’est pas majeure.

Pouvez-vous rappeler les règles applicables au permis de construire : quelles normes regarder en premier ?

La première chose à comprendre, c’est qu’il existe plusieurs strates de normes.

Le document central reste le règlement du PLU, applicable sur le territoire d’une commune, ou parfois intercommunal.
C’est le point de départ mais ce n’est souvent pas le seul document qui conditionne la faisabilité d’un projet.

D’autres règles peuvent s’imposer avec la même force, même si elles ne relèvent pas de l’urbanisme au sens strict. Par exemple, si on est en zone inondable, on peut avoir un plan de prévention des risques qui interdit de construire là où le règlement du PLU, lui, l’autorise.

D’autres règles peuvent s’appliquer avec une force moindre, avec lesquelles le permis de construire devra seulement être « compatible » comme les Orientations d’aménagement et de programmation du PLU.

Mais la lecture doit toujours être globale : toutes les règles applicables doivent être respectées simultanément et lorsque deux normes de force équivalente se contredisent, c’est la plus contraignante qui s’applique.

Quelles questions recommandez-vous de poser à la mairie avant de déposer une demande d’urbanisme ?

Ce qui permet souvent de sécuriser un projet en amont, c’est de demander un certificat d’urbanisme.

Ce document a plusieurs intérêts :

D’abord, il peut être simplement informatif et récapituler toutes les règles applicables à une parcelle dans un document.

Ensuite, lorsqu’il s’agit d’un certificat opérationnel, il peut donner une première indication sur la faisabilité du projet.

Mais surtout, s’il est positif, il permet de cristalliser les règles applicables le jour de sa délivrance, pendant 18 mois.

Cela signifie que si la réglementation évolue défavorablement, l’entreprise pourra encore déposer sa demande de permis en appliquant les règles en vigueur au jour du certificat, et cela jusqu’à 18 mois après.

C’est-à-dire que les anciennes règles continueront d’être appliquées par la Mairie pour l’instruction de ce permis. 

C’est stratégique lorsqu’un changement de zonage est pressenti ou que les caractéristiques essentielles d’un projet à moyen terme sont connues à l’avance.

Comment savoir si un architecte est obligatoire, et comment se constitue le dossier ?

L’obligation dépend principalement de la surface.

Au-delà de 150 m² de surface de plancher, le recours à un architecte est obligatoire.

Le contenu du dossier est très encadré : formulaire, plans, notice, pièces techniques, il doit comporter toutes les pièces limitativement énumérées par le Code de l’Urbanisme. 

Il existe fond de dossier identique pour chaque demande, qui peut être étoffé en fonction des particularités du projet et de sa zone d’implantation.

Les mairies disposent désormais souvent de plateformes dématérialisées où les pièces sont listées et peuvent être déposées directement.

Ce qui est obligatoire au-delà de 150 m² de surface de plancher, c’est que le projet architectural soit élaboré par un architecte. Ensuite, tout dépend de la mission qu’on lui confie : certains ne font que les plans, d’autres prennent en charge l’ensemble du dossier.

Comment fonctionne le délai d’instruction, et quand peut-il être prolongé ?

Les délais de droit commun pour les permis de construire sont prévus par le Code de l’Urbanisme :

  • 2 mois pour une maison individuelle,
  • 3 mois pour les autres projets soumis à permis.

Mais ils peuvent être majorés dans de nombreux cas lorsque l’instruction nécessite de consulter des organismes extérieurs :

  • Consultation de l’Architecte des bâtiments de France (Code du Patrimoine) ;
  • Consultations du public (Code de l’Environnement) ;
  • Consultation de la commission départementale de préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers (Code Rural);
  • Consultation de la commission nationale d’aménagement commercial (Code de Commerce) ;

Ce qui est essentiel : la mairie a un mois après le dépôt pour notifier :

  • que le dossier est incomplet,
  • et/ou qu’un délai plus long que le délai de droit commun est applicable.

Si cette notification arrive trop tard, ou si la mairie demande des pièces qui n’auraient pas dû être demandées, cela peut ouvrir des stratégies contentieuses.

Peut-on obtenir un permis tacite “à l’insu” de la mairie ?

Cela est rare, mais possible en cas de demande de pièces illégale, ou hors délai. 

Dans ce cas, le délai d’instruction peut être considéré à tort comme non démarré, alors qu’il court déjà.

Or, le principe est que le silence de l’administration vaut acceptation : un permis de construire tacite peut donc naître pour la seule raison que le PC n’a pas été refusé dans le délai imparti pour son instruction.

La notification d’un refus de permis de construire qui intervient après la fin du délai d’instruction revient donc à une décision de retrait du permis tacite.

Bien qu’il soit possible pour la mairie de retirer un permis, cela n’est possible que dans un délai de trois mois après sa délivrance, et à condition de respecter une procédure stricte.

Un refus de permis trop tardif peut donc être contesté au motif qu’il revient sur un permis tacitement accordé, sans avoir respecté la procédure ou le délai de trois mois dans lequel un retrait de permis aurait été possible.

Dans certains cas, cette approche peut aboutir à la délivrance d’une attestation de permis de construire tacite permettant de réaliser le projet. 

C’est une stratégie délicate qui implique de maîtriser les différents délais d’instruction, de recours, et de retrait des autorisations, mais aussi les effets de l’annulation d’actes successifs.

Ce sont des contentieux où le type d’arguments soulevés et le timing comptent énormément.

Qui peut faire un recours contre un permis de construire ?

Trois catégories de personnes peuvent faire un recours contre un permis de construire : 

  • Le Préfet, s’il estime que la Mairie s’est trompée dans le cadre de l’instruction et n’aurait pas dû délivrer le permis ;
  • Le bénéficiaire du permis lui-même, quand le permis est assorti de prescriptions spéciales jugées trop contraignantes (par exemple, le permis est délivré avec l’obligation d’employer des teintes ou matériaux différents que ce qui était prévu dans le dossier demande) ;
  • N’importe quel tiers qui a intérêt à agir.

L’intérêt à agir des tiers est apprécié largement, et plus facilement encore pour le voisin immédiat du projet qui est présumé avoir un intérêt à agir.

La perte de luminosité, la création de vues directes, ou l’augmentation du trafic routier sont des inquiétudes fréquemment à l’origine des recours de tiers. 

Pourquoi un recours est-il problématique, même s’il aboutit rarement à une annulation totale du permis ?

Un permis est rarement annulé pour une illégalité massive.

Souvent, les dossiers se terminent par :

  • une régularisation au moyen d’un permis modificatif
  • une annulation d’une partie du projet seulement
  • un rejet pur et simple du recours 

Mais pour les raisons évoquées plus haut tenant au financement et/ou à l’achat du terrain, ou simplement par prudence, beaucoup de promoteurs ne construisent pas tant que le contentieux court.

Résultat : même si le projet survit juridiquement, il peut tomber en opportunité à cause de la perte de temps provoquée par un recours.

Jusqu’à la loi Huwart du 26 novembre 2025, jusqu’à 4 mois pouvaient s’écouler entre l’affichage du permis de construire sur le terrain et la saisine du Tribunal par les tiers qui souhaitent le contester tentaient de se rapprocher au préalable de la mairie pour demander le retrait du permis.

Mais désormais, ce délai en pourra plus dépasser deux mois. Cela aboutira à des contentieux introduits plus rapidement, mais aussi plus systématiquement car les tiers ont maintenant tout intérêt à saisir directement le tribunal administratif. 

Dans tous les cas, le délai ne court qu’à partir de l’affichage du panneau de permis de construire sur le terrain qui doit comporter toutes les mentions obligatoires.

C’est pourquoi il est fortement conseillé de sécuriser l’affichage :

  • constat d’huissier au début,
  • constat à la fin,
  • photos régulières entre-temps.

Sinon, un tiers peut tenter soutenir que le panneau n’était pas visible ou que l’affichage n’a pas été continu, et contester le permis plus tardivement.

Quelles stratégies adopter pour limiter les recours des tiers ?

On ne maîtrise jamais totalement le risque, mais pour les projets les plus importants, des réunions d’informations peuvent être envisagées pour identifier et anticiper les nuisances (accès, circulation, livraisons). 

De manière générale, informer le voisinage immédiat en amont permet de révéler les éventuels points de blocage. 

La Mairie demeure l’interlocutrice privilégiée des riverains comme du pétitionnaire : elle peut donc faciliter les échanges et conseiller quant aux éventuelles adaptations du projet.

En parallèle, faire réaliser un audit juridique du permis avant dépôt de la demande permet de s’assurer qu’il n’y a pas de “loup” urbanistique dans le dossier.


En plus de faciliter l’instruction et d’augmenter les chances d’obtenir le permis, cela permet aussi de savoir qu’en cas de recours, le projet sera défendable.

Est-ce légal de proposer une indemnité en échange d’un désistement de recours ? 

Absolument.

Lorsque le recours des tiers est lié à l’impact du projet sur la qualité de vie et/ou à un risque de perte de valeur de la propriété du requérant, il est souvent possible de conclure un protocole d’accord.

Ce protocole peut prévoir que le tiers se désiste de tout recours contre le permis de construire en échange d’une compensation :  

  • Versement d’une indemnité pour compenser les pertes de valeur
  • Modifications du projet pour limiter les désagréments
  • Aménagements paysagers pour éviter les vues directes

Ces mesures peuvent évidemment se cumuler en fonction de chaque situation.

Pour le bénéficiaire du permis, la contrepartie est l’engagement du tiers de ne pas contester le projet. 

Mais en raison des délais de recours restreints, de nombreux protocoles sont conclus en cours d’instance, après saisine conservatoire du tribunal : la contrepartie est alors le désistement du requérant.

Enfin, attention : pour être valable, tout protocole d’accord doit impérativement être enregistré au service de la publicité foncière dans le mois qui suit sa signature.

Ce que les entreprises doivent retenir

Un projet immobilier ne se joue pas seulement sur un plan architectural.

Il se joue aussi sur une stratégie d’urbanisme.

Trois réflexes simples :

  • Se renseigner auprès de la mairie sur les règles applicables dès le départ
  • Anticiper les délais, l’affichage, et le risque de recours des voisins
  • Faire auditer le dossier avant dépôt, surtout sur des projets sensibles ou lorsque le timing est serré.

En urbanisme, un permis n’est jamais seulement une autorisation. C’est un calendrier, un risque, et la condition de survie économique du projet.

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Maître Jullian Hoareau
Avocat au Barreau de Paris
Fondateur de SWIM - Plateforme de mise en relation d’avocats d’affaires